Le fondateur d'Apple s'est éteint mercredi, à 56 ans, des suites d'un cancer du pancréas.
Steve Jobs sans doute le patron le plus charismatique des trente dernières années.
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AFP
"Vous souvenir que vous pouvez mourir est la meilleure façon d'éviter de penser que vous avez quelque chose à perdre", expliquait Steve Jobs en 2005,
après avoir échappé à un cancer de la prostate. En 2009, une greffe du
foie réalisée à Memphis, à l'issue d'une course folle en hélicoptère,
lui donnait une nouvelle chance. Cette fois-ci, la maladie a été la plus
forte... Celui qui, après le Macintosh, a changé la donne de la musique
(iPod), de la téléphonie (iPhone) et de la télévision (iPad) vient de
s'éteindre. Quand il est né, les téléphones avaient des cadrans, les
télévisions ressemblaient à des cubes et on écoutait la musique encore
sur des 78 tours. Le fondateur d'Apple a passé sa vie à changer la
nôtre...
L'histoire commence pourtant par une fin de non-recevoir. Quand ils
le mettent au monde en février 1955, l'étudiant en sciences politiques
Abdulfattah Jandali, venu de Syrie trois ans plus tôt, et Joanne
Schieble, élève en psychologie d'origines allemande et suisse, estiment
qu'ils ne pourront subvenir aux besoins du petit Steve. Ils ne sont
alors qu'étudiants et décident de l'abandonner. Une vérité que Jobs
découvrira sur le tard. Un coup de massue d'autant plus douloureux que
ses parents naturels garderont Mona, sa soeur cadette. Cette dernière,
mariée un temps à un scénariste des Simpson, racontera dans The Lost Father l'histoire de leur famille décomposée.
Une terreur à l'école
Le petit Steve atterrit à Palo Alto, à une demi-heure de route au sud
de San Francisco. Ses parents adoptifs, Paul, employé d'une entreprise
de lasers, et Clara Jobs, comptable, habitent un pavillon doté d'un
garage. À l'école primaire, Steve est une terreur. "On mettait des
serpents dans la salle de classe et on faisait exploser des bombes à
eau", confesse-t-il à Playboy en 1985. Un jour, il ingurgite du
poison pour fourmis et est envoyé illico presto aux urgences...
Dilettante ? Oui, mais avec une certaine suite dans les idées. À 12 ans,
il déniche dans le bottin le numéro de Bill Hewlett, cofondateur de
l'entreprise star de la Silicon Valley. Le vétéran répond gentiment à
ses questions durant vingt minutes. Et offre à Steve un "job d'été"
d'assemblage de composants qu'il effectuera trois ans plus tard.
Quand ils l'ont pris sous leur aile, les Jobs s'étaient engagés à lui
faire suivre des études. Ce sera au Reed College, dans l'Oregon. Là
aussi, il trouve le temps long. "Il dormait à même le sol en écoutant en
boucle Tambourine Man et Hurricane de Bob Dylan, ses cheveux collés à un énorme transistor", se souvient pour Le Point
Daniel Kottke, un des pensionnaires. Les deux se lient alors d'amitié
avec Robert Friedland, un fort en gueule de cinq ans leur aîné, qui fera
fortune par la suite dans les mines au Venezuela. Mais, surtout, "Toxic
Bob", comme Friedland sera surnommé à la suite de l'explosion d'une de
ses mines dans le Colorado, possède un verger dans l'Oregon. Apple doit
son nom à ces après-midi d'automne "bohèmes", où Jobs, l'étudiant peu
assidu, gamberge à l'ombre des pommiers.
Méditation et LSD
Ces divagations lui donnent le goût de l'aventure. Jobs ferait alors
n'importe quoi pour se rendre au Kumbh Mehla, plus gros rassemblement
religieux du monde qui se tient tous les quatre ans en Inde, sur les
bords du Gange. Il rêve d'y rencontrer Maharishi Mahesh Yogi, un adepte
de la méditation transcendantale dont les enseignements ont été suivis
par les Beatles et Mia Farrow. Il convainc ses parents de lui offrir un
billet en 1974. Il n'a que 19 ans, ne découvre pas de grand maître, mais
le LSD, de terribles indigestions, et le goût de l'inconnu. Un jour,
alors qu'il parcourt l'Himalaya, Jobs rencontre un moine qu'il ne
connaît ni d'Ève ni d'Adam. Le Californien parle avec lui de l'origine
de la vie, et accepte de se faire tondre la tête en signe de
"purification".
De retour dans l'Oregon, au bout de quatre mois, Jobs plaque tout.
Plus question de passer l'examen final. L'école de la vie s'avère plus
difficile que l'école tout court. "Je ramassais les bouteilles de
Coca-Cola pour récupérer la consigne de cinq cents", reconnaîtra-t-il en
2005, lors d'un retour sur sa vie devant les étudiants de Stanford.
Chaque dimanche soir, il parcourt à pied les dix kilomètres qui le
séparent du temple Hare Krishna de Portland pour obtenir un repas
(végétarien) gratuit. Il sèche les cours donc, à l'exception de
l'enseignement de la calligraphie. Il y découvre les empattements. Ces
terminaisons des caractères proviennent de la trace laissée par le
pinceau lorsque la main s'élève en achevant le geste d'écriture. "Cette
initiation influera la manière d'écrire sur un Mac", expliquera-t-il
toujours à Stanford. "Et comme Microsoft s'est borné par la suite à
copier notre interface, tous les propriétaires de PC ont pu en
bénéficier." Le ton est donné.
1 820 dollars
Car, entre-temps, Jobs a rencontré Steve Wozniak chez
Hewlett-Packard. "Enfin, il trouvait quelqu'un qu'il avait envie
d'écouter", se souvient Bill Fernandez, un copain de fac, qui a présenté
les deux Steve. Tous deux sont passionnés d'électronique, mais Woz, de
quatre ans son aîné, est plus bidouilleur. À 11 ans, aidé de son père,
il a déjà assemblé une radio ! Au tout début de l'informatique, Woz met
au point un ordinateur baptisé Cream Soda Computer, en référence à la
quantité de boisson gazeuse qu'il a ingurgitée lors de sa conception.
"C'est ce type d'objet qu'il faut vendre !" hurle Jobs à Woz, qui n'y
voyait qu'un jouet d'adolescent attardé. Jobs tanne Woz pour qu'il
abandonne son poste chez HP et vende jusqu'à sa HP 65, une des premières
calculatrices de poche. Jobs, qui vient de commencer un boulot chez
Atari (il en est le 40e employé), refourgue de son côté sa camionnette
Volkswagen.
En tout, les deux Steve mettent 1 820 dollars de côté. Un petit butin
qui leur permet d'acheter des microprocesseurs. Et d'amorcer la
production de leur premier ordinateur dans le garage des Jobs : l'Apple
I, composé d'un clavier en bois gravé à la main. Les compères en
écoulent 150 la première année. Enfin libre ! Jobs ne sera plus obligé
d'habiller les répliques miniatures des personnages d'Alice au pays des merveilles
à trois dollars de l'heure, comme en 1972 au Westgate Mall, un centre
commercial de San Jose... Il faut alors passer aux choses sérieuses. Le
look Levis 501 et baskets New Balance en effraie alors plus d'un.
"Pourquoi vous m'avez envoyé ce renégat ?" s'emporte l'investisseur
Donald Valentine, quand il le rencontre en 1972. Beau joueur, cette
figure du capital risk recommande tout de même Jobs à Mike Markkula, un
ex d'Intel. Il signe le premier chèque (250 000 dollars) qui permet à
Apple de se doter de ses propres bureaux à Cupertino.
Contre IBM et Microsoft
Dès sa création, Apple se positionne en réaction à l'establishment.
Au départ, l'ennemi à abattre s'appelle IBM, qui veut remplir le monde
de ses ordinateurs gros comme des salles à manger. Dans la publicité 1984
réalisée par Ridley Scott, Big Blue a des allures de Big Brother et
Apple vient libérer une armée d'esclaves. David n'est pas toujours de
très bon goût avec Goliath : à l'instar de ce cliché qui le montre
devant une affiche d'IBM, le sourire aux lèvres et le majeur au
garde-à-vous. Microsoft, né en même temps qu'Apple, n'est guère mieux
traité par le trublion : "Bill Gates aurait pu avoir l'esprit plus large
s'il avait pris une fois de l'acide en étant plus jeune."
Pour Jobs, avoir l'esprit large, c'est accorder une grande importance
au design. À 20 ans, il est passionné des ouvrages de Stewart Brand -
un écrivain qui, avec son "Whole Earth Catalog", invente une nouvelle
manière d'écrire, truffée de collages -, qu'il dévore dans sa nouvelle
maison de Los Gatos. Sur les murs blancs de sa maison, Jobs ne tolère
que des tableaux du peintre du début du XXe siècle Maxfield Parrish : la
destruction créatrice. "Tout ce dont j'avais besoin, c'était une tasse
de thé, un briquet, une stéréo", explique-t-il à l'occasion d'un
portrait réalisé par Diana Walker en 1982. En 2003, il déclare au New York Times
: "Le design, ce n'est pas seulement l'apparence et la sensation, c'est
aussi l'utilité." Séduit par la souris qu'Apple rend accessible au
grand public, Andy Warhol est un des premiers adeptes du Macintosh,
l'ordinateur qui succède à l'Apple II. Jobs commence à prendre confiance
en lui.
Le jour de ses trente ans, il "loue" les services d'Ella Fitzgerald
qui entonne "Joyeux anniversaire !" devant une trentaine d'invités...
Jean-Jacques Servan-Schreiber est de la partie. Jobs est pris dans une
course de vitesse... Cinq ans plus tôt, il a loué les services de Regis
McKenna, le prince de la communication, pour introduire son entreprise
en Bourse. "Entre Jack Kerouac et Rupert Murdoch, il a trop vite choisi
le second", regrette alors un compagnon du départ.
Le revers de la légende
La légende de l'entrepreneur a son revers. Alors qu'il est au lycée,
Jobs a fait la connaissance de Chris-Ann Brennan, jeune Californienne
qui se passionne pour le bouddhisme. En juin 1978, leur aventure donne
naissance à une fille, Lisa. Mais, à 23 ans, il n'a pas envie de la
reconnaître. Il lui faut trois ans, et un test de paternité, pour que
Jobs reconnaisse enfin Lisa, devenue, depuis, écrivain à New York. Il
consent finalement à offrir une maison à son ex-compagne, qu'elle
revendra pour passer une année sabbatique à Paris. Avant de revenir en
Californie, où elle vit aujourd'hui de l'interprétation de mandalas, des
dessins sanscrits.
C'est sûr, Chris-Ann est moins show-off que Joan Baez.. Au début des
années 1980, Jobs fréquente l'ex de Bob Dylan. Il l'invite à une soirée
de développeurs d'Apple. "Dire que j'ai dû danser avec elle... J'étais
gêné, mais fier", se rappelle le compagnon des débuts Andy Hertzfeld.
Selon Jeffrey Young et William Simon, auteurs d'iCon : Steve Jobs,
le créateur d'Apple finira par la laisser tomber en 1982, car il avait
peur qu'une femme de 41 ans ne puisse pas lui donner d'enfant...
Génial, mais ingérable
Car son autre bébé, le Macintosh, n'attend pas. Jobs doit à la fois
mobiliser une équipe de développeurs de talent et structurer
l'entreprise. Il va réaliser alors la plus grosse erreur de sa vie. En
1985, il débauche John Sculley, patron de Pepsi. À cet as du marketing,
Jobs lance "Dis-moi, John, tu préfères passer le reste de ta vie à
vendre de l'eau sucrée ou bien à changer le monde ?" Tope là ! Au
départ, tout va bien. Mais, très vite, l'indépendance de Jobs gêne. "Ses
propos naviguaient entre une nonchalance désarmante et des arguments
qui partaient dans tous les sens", déplore alors Sculley. Le nouvel
homme fort décide de se séparer de ce génial ingérable. Et voilà Jobs
viré de l'entreprise qu'il avait créée dix ans plus tôt !
Jobs vit mal cette mise à pied... "Si Apple devient un endroit où la
romance a disparu, et où les gens oublient que les ordinateurs sont
l'invention la plus formidable de l'homme, je pense que j'aurai perdu
Apple." Il élabore alors un plan avec son ami Larry Ellison, le
richissime patron d'Oracle, pour racheter Apple et revenir à sa tête. Au
dernier moment, le plan n'est pas mis à exécution, mais Jobs a pris
soin de garder une action de la firme. Ce qui lui permet de scruter,
trimestre après trimestre, les résultats de l'entreprise...
Retour triomphal
Cette "traversée du désert" va se révéler salutaire. En 1986, il achète Pixar au producteur George Lucas (La guerre des étoiles)
dix millions de dollars. Il revendra le studio 7,4 milliards à Disney
vingt ans plus tard. Entre-temps, il a transformé l'entreprise
brinquebalante en boîte à tubes (Le monde de Nemo, Toy Story ou encore Monsters).
Toujours en 1986, Steve l'infatigable crée NeXT (au suivant, en
anglais), une compagnie qui, espère-t-il, va inventer l'ordinateur idéal
pour les étudiants. Si le système rencontre un succès d'estime (Ross
Perot investit dedans et Jobs offre un ordinateur NeXt au roi Juan
Carlos), il n'en vend que 50 000 unités. Un échec commercial donc, mais,
à ce moment-là, Jobs va réussir son coup de maître : en 1996, l'obstiné
persuade Apple de racheter NeXT et sa technologie. L'enfant prodigue
est de retour : au départ simple conseiller de Gil Amelio (qui a
remplacé Sculley), il deviendra patron en 2000.
À son retour, Jobs change tout : de la cafétéria, où il fait
embaucher un spécialiste du tofu, aux salles de réunion, qu'il baptise
du nom de peintres de la Renaissance. Il cite alors le hockeyeur star
Wayne Gretzky : "Je me dirige où le palet va être, non là où il est
allé." Surtout, il sort Apple de son carcan. Avec l'iPod, Steve Jobs
devient le plus grand vendeur de morceaux de musique au monde. Et un
Français, Jean-Marie Hullot, l'encourage à se lancer dans la téléphonie.
L'iPhone sort en 2007, et l'iPad, une tablette multimédia à tout faire,
en 2010. Des lancements qu'il orchestre au cours de shows enseignés
dans les écoles de commerce. À l'instar de la "keynote" présentée le 2
mars pour le lancement de l'iPad 2. Alors qu'il est censé être de
nouveau en congé maladie depuis trois mois, Jobs apparaît sur scène, le
pas plus assuré qu'à l'accoutumée. One more thing ? Jobs poursuit
l'ouverture des Apple Store. Il en existe aujourd'hui 357 dans le
monde...
Et voilà Jobs, rejeté un temps par l'entreprise qu'il a cocréée, de
nouveau porté aux nues. "C'est le patron capable des meilleurs
come-back", explique Richard Branson, numéro un de Virgin. Même Bill
Gates, l'ennemi des débuts, expliquera en 2008, plus de trente ans après
la création d'Apple et de Microsoft, que "Steve Jobs est celui qui a le
plus contribué à l'industrie informatique"... Jobs est de nouveau le
boss. Quelqu'un se trompe dans la taille des caractères d'une
présentation et il rentre dans une colère noire. "Il aurait fait un parfait roi de France", plaisantait dans Time dès 1982 Jef Raskin, un des principaux développeurs du Mac.
Google, le nouvel ennemi
Le pouvoir isole. Car, à ce moment-là, Apple, ex-symbole de la
contre-culture, devient dominant. Les opérateurs téléphoniques en ont
gros sur la patate de voir ce nouveau venu créer un modèle fermé qui lui
permet de facturer directement des mini-programmes (applications) aux
clients. Et Google, l'ami de toujours, devient un ennemi en 2009. "Je
suis désolé, mais je ne me suis jamais lancé dans les moteurs de
recherche", moque Jobs.
Ces dernières années, Jobs semblait avoir réussi à faire la paix avec
lui-même. En 1990, il a rencontré Laurene Powell, à l'occasion d'une
conférence donnée à Stanford. Un an plus tard, le moine bouddhiste Kobun
Chino Otogawa les a mariés au coeur du Yosemite Park. L'ex-banquière
chez Merrill Lynch, reconvertie dans la vente de produits bio au sein de
l'entreprise Terravera, lui a donné trois enfants, Reed, Erin et Eve,
tout comme une certaine quiétude. Pour cette nouvelle progéniture, comme
pour sa première fille Lisa, il avait des tonnes de projets. Ne
venait-il pas de démolir la Jackling House, une gigantesque demeure du
village de Woodside, pour en faire un paradis familial ? Bien décidé à
ne pas reproduire l'erreur de New York où il avait retapé un triplex
avant de le revendre en 2003 quinze millions de dollars au chanteur Bono
sans l'avoir jamais occupé.
Le livre de Jobs se referme. Que retiendra-t-on de celui que le mensuel Forbes a
nommé patron de la décennie ? Chris-Ann Brennan, la première femme qui a
partagé sa vie, se souvient de ces nuits où il se réveillait un poing
tendu vers le haut en hurlant "je veux conquérir le monde !" Pour mieux
croquer le personnage, elle sort un stylo. Et griffonne sur un coin de
table un dessin resté jusqu'ici secret. En haut se trouvent un moine
zen, en bas Henry Ford, à gauche François d'Assise et à droite... Hitler
! Steve Jobs, pour elle, se situait à la croisée de ces quatre
personnalités. Avec sa part de lumière et d'ombre, mais avec une rage et
une force qui ont galvanisé cet autodidacte jusqu'au dernier souffle.
Jusqu'à en faire un des hommes qui a révolutionné notre quotidien.
Source : LE POINT - Article Par Guillaume Grallet
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